Mon père

Publié le par MummyBlues

Il parlait fort et faisait trembler les faibles mon père.

Il travaillait dur, du lundi au samedi, de l'aube jusqu'au coucher, mon père. Et si un ami, un voisin, un simple passant était en peine, il prenait sans réfléchir sa boîte à outils et allait l'aider après une longue journée de labeur.

Il gagnait péniblement sa vie, mon père. Il mesurait le prix de chaque chose à l'aune de sa sueur et de son acharnement à gagner chaque franc. Et lorque le dimanche, il revenait du marché les bras lourds de provisions pour nourrir sa tribu, je voyais ses yeux briller de fierté.

Il gagnait peu mais partageait tout et donnait sans compter, il avait la noblesse des pauvres, mon père

Il luttait contre les injustices, il haïssait les patrons et se moquait des prétentieux, mon père.

Il avait les ongles noirs de cambouis mais le coeur pur et clair des hommes de bien, mon père.

Il criait beaucoup, se disputait souvent mais ne restait jamais longtemps fâché, mon père. Il avait cette façon un peu bourrue de te taper sur le dos pour forcer la réconciliation. 

Il était toujours en mouvement, ne supportait pas l'ennui, le désoeuvrement, mon père. J'entends encore le son de son pas claudiquant et rapide, nerveux et bagarreur pour repousser la maladie et la douleur.

Il a construit, a perdu, a tout recommencé ailleurs, mon père. Avec toujours au fond des yeux cette mélancolie du paradis perdu, de ces paysages du sud et de ce monde qui n'existe plus que dans le coeur des anciens.

Il aimait rire, il aimait furieusement la vie, il aimait ses amis et en était aimé. Il aimait sa femme comme si elle faisait partie de lui-même. Il aimait rageusement et tendrement ses enfants et n'aurait jamais supporté qu'on leur fasse du mal, mon père.

Né en 1925 dans un pays où les droits des femmes sont encore aujourd'hui balbutiants, il considérait le travail de son épouse à la maison comme aussi important que le sien à l'extérieur et ne lui a jamais fait ressentir que le pain dont elle se nourrissait lui était offert, mon père. 

Il n'a jamais dormi sur le canapé pour fuir les explications ou les cris des bébés, mon père. Et si l'un de nous pleurait, il le serrait contre son torse et le berçait jusqu'à ce qu'il s'endorme.

il n'a jamais dormi loin de ma mère, mon père. Jusqu'à ce triste jour où on l'a emporté loin de notre monde.

Il avait le sang trop bouillonnant pour ses pauvres artères, mon père.

 

 

Aujourd'hui Papa, alors que mon monde s'effrite, j'ai tant besoin de ta force. Je m'efforce de me souvenir qu'un homme m'a aimée, admirée et respectée. Que le premier homme de ma vie a porté sur moi un regard tendre et affectueux. Et qu'il souhaitait de tout son coeur confier son trésor à un être qui saurait le protéger et l'aimer lorsqu'il ne serait plus. Car tu savais que le temps que nous aurions à passer tous les deux nous était compté. Je veux me souvenir de ta fierté et de ton courage et je prie pour que ce sang que nous partageons se remette a bouillonner, à vibrer pour insuffler de la vie dans mon coeur meurtri. 

 

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